Extraits de L'Immigré sur un plateau

 

Pièce de théâtre pour 2 personnages : un comédien et un immigré.

Quelques minutes avant d'entrer en scène : souvenirs et interrogations.

Extraits

L'acteur

J'ai lu "L'immigré sur un plateau", dans la nuit, une aventure autobiographique transfigurée par la rage du style à la fois direct et lyrique. Un choc et un impératif : rencontrer l'auteur, obtenir l'autorisation de l'adapter et de la présenter en début de saison dans un grand théâtre parisien.

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L'acteur

La première partie raconte la nuit, l'attaque soudaine d'une horde de rebelles, l'Afrique des machettes et des kalachnikovs, le quartier investi, les ambassades inaccessibles, la fuite impensable hormis vers la plage [...]

L'immigré

[...] des centaines de fuyards, la mort jambes au cou, la mort par le feu, la mort par le glaive ou la mort par la mer, la mort bouche ouverte sur les entrailles du cri.

Les plus jeunes avaient poussé avec difficulté la barque à fond plat surchargée puis s'étaient hissés d'un seul élan, sans un regard vers le passé.

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L'acteur

Pour l'adaptation scénique, j'avais gardé le début dans son intégralité.

L'immigré

Courant pour guide et dérive pour boussole, nous étions partis, bientôt hors de portée des armes et de la haine. Plus de bien, plus de mal. Plus besoin de réfléchir. Plus de choix. Notre salut n'était dû qu'à l'argent et à la voracité insensible d'un homme qui venait de décider du sort de chacun d'entre nous. D'un côté la plage, le vacarme fracassé de la tuerie, les coups de feu incandescents, la geste d'un massacre, poitrines ouvertes et viscères excavées, membres en charpie et crânes fendus, la mort immédiate. Un instantané de fuite interrompue, bras levés, bouches béantes, glottes sans cri. Humains en vrille. Cadavres en suspens. Le sang pour le sang, pour le plaisir du sang. L'artère en pulsion, les jets qui s'amenuisent, la veine qui s'assèche. Et le sang volcan absorbé par le sable. La mort immédiate, sédentarisée.

Le monde était dichotomique.

D'un côté la terre-sépulcre, de l'autre la barque et la mort différée.

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L'acteur

Comment, avec mon physique d'européen, ai-je pu créer l'illusion pour obtenir un tel triomphe hier soir? Rien pour convaincre de prime abord.

Il s'observe dans le miroir. Il rit.

Surtout pas la couleur de ma peau. Sauf ma voix, peut-être, étrange et fluide, et sa tessiture hors normes qui force l'écoute.

Un temps.

C'est de ma bouche mais aussi d'une attitude, d'un regard rentré ou porté vers les cintres, le balcon ou le fond du parterre que devait naître tout ce qu'il évoque dans son récit, ses interrogations, les personnages et les paysages, "les mécanismes de la pouillerie sociale" qui contraignent des centaines d'hommes "à la décollation de l'exil".

L'immigré

Courant pour guide et dérive pour boussole, nous étions partis pour l'Odyssée d'une Babel flottant sur le Styx mais d'une Babel pour l'heure muette. Qui étaient mes compagnons ? Pas besoin d'être marabout pour imaginer leur trajet. Mis à part quelques chanceux qui comme moi avaient pu bénéficier d'un embarquement imprévu et immédiat, les autres comme toujours devaient avoir la même histoire, venir du Sud encore plus pauvre, du désert qui avance et affame, de la saturation "surfamélique" des bidonvilles, de villages en flammes, criblés de haine par l'ethnie des voisins, comme toujours victimes de leur engagement, de leur croyances religieuses, du caprice des armes, soumis aux bakchichs, à la loi du talion, au pouvoir vénal, comme toujours femmes souillées, filles vendues, adolescents humiliés.

Un temps.

Que pouvait bien représenter pour le monde ces cinquante corps démonétisés ? Une larme à peine dans les statistiques. Une larme sèche.

L'acteur

Je retrouvais l'auteur assez souvent pour discuter de mon adaptation, sans cesse en chantier. Il m'attendait, toujours assis à la même table dans le même bistrot. Un jour, il m'expliqua qu'en agissant ainsi, il se créait "comme des souvenirs, qu'il tentait de s'approprier les lieux et les personnes pour se sentir moins dessouché, qu'il agissait à la manière d'un anthropophage, mais d'un anthropophage psychologique". Ce fut la première fois que je l'entendis rire. Et ce fut le déclic : j'agirai comme lui, à son insu. Sans savoir où cela me conduira. En épiant puis imitant sa façon d'être, je m'approcherais peut-être de la vérité de son vécu et son "moi" nourrira mon jeu.

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